En mémoire de Léonce Demarez
Fondateur de l'Archéosite d'Aubechies
Tous ceux qui l'ont connu sont unanimes pour reconnaître autant ses qualités humaines empreintes de modestie et de bienveillance que son caractère enthousiaste et opiniâtre.
Léonce Demarez était un homme hors du commun qui est allé au bout de ses rêves en créant ex nihilo un des plus beaux sites européens de reconstitutions historiques et d'expérimentations archéologiques.
Quand nous visitions le site avec nos enfants dans les années nonantes, nous avions à chaque fois le plaisir de le rencontrer au détour d'une hutte laténienne, vêtu de braies gauloises, le torse parfois nu, en train de forger une épée ou de façonner un vase en argile. Il interrompait alors son ouvrage et, avec sa gentillesse coutumière, il nous expliquait en détail la mise en œuvre et les caractéristiques de sa réalisation du moment. Il avait toujours cette facilité déconcertante à partager et transmettre sa passion avec enthousiasme et simplicité. Puis, on le saluait en le remerciant, et il répondait alors : ''Oh, mais je me fais d'abord plaisir, vous savez !''
Il a fouillé aussi bien avec des professionnels de l'Inrap en France, que ceux du Service national des fouilles en Belgique, puis ceux du Service des fouilles de la Région Wallonne ou encore de plusieurs Universités.
Avec l'Archéosite, tout en contribuant au développement culturel et touristique de sa région, il a réussi à rendre l'archéologie plus accessible au grand public en évitant de tomber dans le piège du mauvais goût de certains parcs.
Résumé biographique1
Léonce Demarez est né à Blicquy en 1933. Dans sa jeunesse, il rencontre Léon Herchuée, un archéologue local qui l'initie aux techniques de fouilles. Tout en travaillant dans l'horticulture, puis comme formateur en céramique, il consacre ses loisirs à la prospection archéologique et il participe activement aux campagnes de fouilles dans sa région.
Autodidacte dans le domaine, il est cependant curieux et perspicace. En 1958, alors âgé de 25 ans, il découvre une nécropole à incinérations de quelque 800 tombes datées du Ier au IIIe siècle, au lieu-dit ''Camp romain'', entre Blicquy et Aubechies.
Deux ans après, il met au jour, au même endroit, des fours de potiers ; puis il ouvre un musée gallo-romain dans l'ancienne école de Blicquy pour exposer ses nombreuses trouvailles. Dans la foulée, il crée avec quelques amis le Cercle de Tourisme et de Recherches Archéologiques (CTRA).
Comme chaque été, depuis le milieu des années 50, il participe à la campagne de fouille au lieu-dit ''Ville d'Anderlecht'', situé à 2,5 km à l'ouest du site du ''Camp romain''. Il y découvre des ateliers de bronziers en 1968 datés du Haut-Empire, puis des fours de potiers en 1972, et enfin des vestiges si importants que le Service national des fouilles est contacté. Une prospection aérienne est réalisée en 1976 qui révèle les structures d'un vaste site cultuel comprenant un théâtre et un sanctuaire monumental.
Des subsides sont octroyés et les fouilles se poursuivront en se succédant pendant des années. Le sanctuaire, également daté du Ier au IIIe siècle, comprend un grand fanum, des portiques à colonnades, des fosses à offrandes, un aqueduc souterrain et les structures d'un théâtre - le seul connu en Belgique - construit en bois2 qui pouvait accueillir quelque 5000 spectateurs. Des offrandes de l'époque de la Tène et de l'Âge du Bronze final seront également exhumées à proximité immédiate du site3.
Mais, comme l'écrira François Hubert, directeur du Service des fouilles à l'époque, ''la région est trop riche en vestiges et son archéologue trop chanceux''4.
Ainsi, notre infatigable fouilleur découvrira également dès 1969 des sites de l'époque Néolithique qui fourniront des compléments d'informations sur cette culture vieille de plus de 5000 ans. Il y a aussi des sites dits du ''Rubané'', puis d'autres appartenant au ''Groupe de Blicquy'', des sites du ''Michelsberg'' (Néolithique moyen) et deux autres du Mésolithique moyen découverts à Blicquy et à Ormeignies, un atelier de fabrication d'anneaux en schistes daté de l'Âge du fer à Wadelincourt et un hypocauste avec des enduits peints du IIe siècle à Aubechies.
Il y a enfin cette découverte exceptionnelle d'un site portuaire fluvial à Pommeroeul en 1975 qui a livré une pirogue et un chaland d'époque romaine que l'on peut admirer à l'Espace gallo-romain d'Ath. Ici encore, Léonce était dans les premiers à avoir averti le Service des fouilles, car il s'agissait d'une fouille de sauvetage urgente.
Ajoutons qu'il a aussi bâti sa maison à Aubechies, la ''domus romana'', de 1972 à 1977 sur base d'un plan d'une domus datée du second siècle ap. J.-C. Il y a même reproduit les enduits peints découverts dans son village.
L'Archéosite
A l'âge de cinquante ans, alors que certains songent déjà à la retraite, Léonce décide de se lancer dans un projet audacieux qui couronnera véritablement son parcours d'archéologue passionné5.
Dès 1983, il entreprend la réalisation d'un archéosite à Aubechies avec l'aide des ses amis indéfectibles du CTRA. Son intention était de partager avec le plus grand nombre ses connaissances et ses découvertes.
Dans l'ordre chronologique de l'Histoire, il commence par reconstituer des habitats de l'Âge du Néolithique, de l'Âge du Bronze, puis de l'Âge du Fer pour terminer par des bâtiments en dur de l'époque romaine. Parmi ceux-ci figurent un fanum reconstruit à l'identique d'après les structures mises au jour sur le site de la ''Ville d'Anderlecht'', ainsi qu'une villa romaine sur le modèle de vestiges découverts à Mayen en Allemagne.
Plusieurs monuments funéraires sont également reconstitués le long d'une voie dallée, ainsi qu'un portique à colonnade dont l'intérieur du bâtiment abrite les collections du Musée et les expositions temporaires.
La dernière réalisation étant la construction d'un chaland, comparable à celui découvert à Pommeroeul. Des balades sur l'étang de l'Archéosite sont aussi organisées, pour le plus grand plaisir des visiteurs.
Aujourd'hui l'Archéosite s'étend sur un peu plus de 6 hectares et reçoit plusieurs milliers de visiteurs par an. Les lieux servent également de laboratoire pour l'archéologie expérimentale et de centre de reconstitution des techniques et procédés antiques.
D'autre part, plusieurs évènements culturels et festifs y sont organisés depuis de nombreuses années, dont un festival de musique celtique fin juin, le ''Week-end de l'Archéologie Expérimentale'' au milieu du mois d'août et la fête de la Samain fin octobre.
En plus des collections permanentes issues des trouvailles réalisées lors des différentes campagnes de fouilles dans la région, le Musée accueille des expositions temporaires. Parmi les nombreux objets exposés en permanence, on peut admirer une remarquable statue en bronze du dieu Mars exhumée sur le site de la ''Ville d'Anderlecht''.
Depuis avril 2013, le Musée s'est doté d'un nouvel espace dédié à Léonce Demarez appelé ''Centre d'interprétation des cultes et croyances antiques'' (CICCA), et l'Archéosite a été renommé : ''Archéosite® et Musée d'Aubechies-Beloeil asbl''6.
A titre personnel, je voudrais rendre hommage à cet homme affable et pédagogue, ainsi qu'à tous les bénévoles qui ont œuvré à ses côtés.
Notes :
1) Sources notamment consultées:
2) La structure en bois a bien sûr disparu depuis longtemps ; seules subsistent les fondations de l'hémicycle.
3) Le sanctuaire de Blicquy « Ville d’Anderlecht ». Volume 1, Campagnes 1994-1996 par Evelyne Gillet, Léonce Demarez et Alain Henton, (Études et documents, Archéologie n° 12), Namur, 2009 376 p. Broché : 40 €. ISBN 978 2 930466 75 0
4) A propos de la découverte réalisée au lieu-dit ''Ville d'Anderlecht'' à Blicquy, voici ce que François Hubert, directeur du Service des fouilles de la Région Wallonne, écrivait en 1995 dans la préface du fascicule de l'exposition ''Le sanctuaire gallo-romain de Blicquy - 15 années de recherches'' : ''Dès 1976, des photographies aériennes révélèrent un temple et son hémicycle, mais les instances officielles boudèrent la découverte, comme d’autres plus importantes encore dans la région dues à Léonce Demarez. La région se montrait trop riche, son archéologue trop chanceux''.
5) Je préfère le terme ''passionné'' à celui ''d'amateur'' qui a souvent une connotation péjorative. Pourtant, il n'est pas rare que des archéologues amateurs fassent des découvertes importantes. Ceux-ci sont également de précieux auxiliaires des professionnels : ils participent souvent bénévolement aux campagnes de fouilles aux côtés des étudiants en archéologie.
6) Lien de l'Archéosite : https://www.archeosite.be/
Ph. Laval
